L'ADLC sanctionne la première killer acquisition

Par Pierre-Louis Roquet, Avocat au Barreau de Lyon | 12 avril 2026 | Lecture : 8 min
Autorité concurrence française sanctionne première killer acquisition abus position dominante

Première décision française condamnant une killer acquisition d'abus de position dominante. L'ADLC ouvre une nouvelle voie pour contrôler les acquisitions prédatrices échappant aux seuils de notification.

Une première historique dans la jurisprudence française

L'Autorité de la concurrence a rendu une décision inédite en condamnant pour abus de position dominante une plateforme déjà importante sur son marché, à la suite de l'acquisition d'un concurrent de petite taille dans le but de mettre un terme à la concurrence qu'il lui livrait. La décision n° 25-D-06 du 6 novembre 2025 marque un tournant dans l'approche française du contrôle des concentrations et établit une jurisprudence cruciale sur les killer acquisition abus position dominante.

Cette condamnation de Doctolib pour l'acquisition de MonDocteur en juillet 2018 ouvre une nouvelle voie de contrôle des killer acquisition - ces acquisitions prédatrices visant à éliminer des concurrents prometteurs avant qu'ils ne deviennent menaçants. L'entreprise de télésanté écope d'une amende de 4,665 millions d'euros, dont 50 000 euros spécifiquement pour cette acquisition prédatrice.

La portée de cette décision dépasse largement le secteur de la santé. Elle redéfinit les règles du jeu pour toutes les entreprises en position dominante tentées par des acquisitions stratégiques sous les seuils de contrôle.

Le nouveau cadre juridique post-Towercast

L'Autorité a examiné cette fusion sous la jurisprudence Towercast de la Cour de justice de l'Union européenne du 16 mars 2023, qui considère qu'une concentration non notifiée peut néanmoins constituer un abus de position dominante au sens de l'article 102 TFUE et de l'article L. 420-2 du Code de commerce.

Cette nouvelle approche bouleverse la logique traditionnelle du contrôle des concentrations. Auparavant, trois conditions devaient être réunies pour que l'Autorité de la concurrence examine une concentration : un chiffre d'affaires total mondial supérieur à 150 millions d'euros, un chiffre d'affaires en France supérieur à 50 millions d'euros pour au moins deux parties, et que l'opération ne relève pas de la compétence européenne.

Désormais, même une opération échappant à ces seuils peut être sanctionnée a posteriori si elle constitue un abus de position dominante. La qualification repose sur un test en trois étapes :

  1. Position dominante de l'acquéreur : Doctolib détenait plus de 90 % du marché français de la prise de rendez-vous médicaux en ligne
  2. Intention d'éviction : Doctolib a acquis MonDocteur dans le seul but d'éliminer son principal concurrent et de verrouiller le marché
  3. Effets anticoncurrentiels substantiels : L'acquisition a permis d'éliminer la seule contrainte concurrentielle crédible sur un marché émergent

L'importance des documents internes

Les documents internes saisis confirmaient la volonté de Doctolib de « killer le produit » et de fonctionner « sans plus aucune concurrence en France ». Cette preuve documentaire s'avère cruciale pour caractériser l'intention d'éviction.

Un document commandé par Doctolib précisait que « la création de valeur ne réside pas dans l'addition de l'actif MonDocteur mais dans sa disparition en tant que concurrent ». Ces éléments démontrent une stratégie délibérée d'élimination de la concurrence.

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Les acquisitions prédatrices : secteurs particulièrement exposés

Ces pratiques concernent notamment les acquisitions d'opérateurs naissants sur les marchés de la tech ou pharmaceutiques. Plusieurs caractéristiques rendent ces secteurs vulnérables aux killer acquisition :

Le secteur numérique présente des particularités propices à ces stratégies. Les géants du web mettent en œuvre une politique d'acquisitions prédatrices intensive, soit pour tuer la cible dont la communauté croissante d'utilisateurs risque d'en faire rapidement un concurrent important, soit pour intégrer des start-up à leur écosystème.

L'industrie pharmaceutique constitue l'autre secteur emblématique. Les entreprises établies acquièrent des biotechs innovantes pour empêcher le développement de traitements concurrents, même si ces cibles affichent encore un chiffre d'affaires limité.

Les marchés émergents avec des effets de réseau importants sont également dans le viseur. L'ADLC a souligné l'importance des effets de réseau indirects caractérisant le marché de la prise de rendez-vous en ligne, lesquels renforcent les barrières à l'entrée.

Les critères d'identification d'une killer acquisition

L'analyse de l'Autorité de la concurrence révèle plusieurs indicateurs permettant d'identifier une acquisition prédatrice :

Critères économiques

Critères comportementaux

Bon à savoir : Il n'existe aucune limite de temps pour initier une enquête concernant des acquisitions potentiellement abusives - couvrant les situations pré et post-clôture. L'affaire Doctolib illustre cette règle : l'acquisition de MonDocteur remontait à 2018, soit sept ans avant la sanction.

Impact sur la stratégie des entreprises

Cette évolution jurisprudentielle impose une révision des stratégies d'acquisition, particulièrement pour les entreprises en position dominante.

Nouvelles obligations de vigilance

Lors de l'acquisition de concurrents naissants mais proches, les entreprises doivent garder à l'esprit que ces acquisitions peuvent être examinées par les autorités de concurrence européennes pour abus de position dominante, y compris plusieurs années après la clôture.

La due diligence concurrentielle doit désormais intégrer :

**Avant Towercast** **Après Towercast**
Contrôle uniquement si seuils atteints Contrôle possible même sous les seuils
Examen ex ante obligatoire Sanction ex post sur abus de position dominante
Sécurité juridique par les seuils Incertitude juridique accrue
Focus sur le chiffre d'affaires Analyse du potentiel concurrentiel

Recommandations pratiques pour les acquisitions

Évaluation préalable : Analysez systématiquement le potentiel concurrentiel de toute cible, même modeste. Une start-up au CA limité peut représenter une menace concurrentielle majeure.

Documentation juridique : Constituez un dossier solide justifiant économiquement l'acquisition. Évitez tout vocabulaire évoquant l'élimination ou le verrouillage concurrentiel dans les communications internes.

Stratégie post-acquisition : Maintenez et développez les actifs acquis plutôt que de les abandonner. Une stratégie d'intégration active limite les risques de qualification d'acquisition prédatrice.

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L'essentiel à retenir

Cette décision historique sur les killer acquisition abus position dominante redéfinit fondamentalement le paysage concurrentiel français et européen, imposant une vigilance accrue aux entreprises dans leurs stratégies d'acquisition.

Quels sont les secteurs les plus exposés aux killer acquisition ?

Les secteurs présentant des caractéristiques particulières sont davantage exposés. Le numérique arrive en tête avec ses effets de réseau et ses barrières à l'entrée naturelles. L'industrie pharmaceutique suit de près, les grandes firmes acquérant régulièrement des biotechs innovantes. Les marchés émergents où la technologie évolue rapidement constituent également des terrains propices à ces stratégies prédatrices.

Comment prouver l'intention d'éviction dans une killer acquisition ?

La preuve repose principalement sur les documents internes de l'entreprise acquéreuse. Les communications évoquant l'élimination de la concurrence, le verrouillage du marché ou la volonté de "tuer" un produit concurrent constituent des éléments déterminants. L'abandon ou l'arrêt de développement des actifs acquis après la transaction renforce également cette présomption d'intention prédatrice.

Quel délai les autorités ont-elles pour sanctionner une acquisition prédatrice ?

Aucune limite temporelle ne s'applique pour initier une enquête sur une acquisition potentiellement abusive. L'affaire Doctolib l'illustre parfaitement : l'acquisition de MonDocteur datait de 2018 et la sanction est intervenue en 2025, soit sept ans après. Cette absence de prescription renforce l'insécurité juridique pour les entreprises concernées.

Comment se défendre contre une accusation de killer acquisition ?

La défense repose sur la démonstration de justifications économiques objectives à l'acquisition. Il faut prouver que l'opération visait à créer des synergies, développer des compétences ou accéder à de nouveaux marchés plutôt qu'à éliminer la concurrence. Le maintien et le développement des actifs acquis constituent également des éléments de défense importants.

Quelles sont les sanctions encourues pour une killer acquisition ?

Les sanctions suivent le régime de l'abus de position dominante avec des amendes pouvant atteindre 10 % du chiffre d'affaires mondial. Dans l'affaire Doctolib, l'amende spécifique à l'acquisition prédatrice s'élevait à 50 000 euros, montant limité en raison de l'incertitude juridique antérieure à l'arrêt Towercast. Les futures sanctions devraient être plus sévères.


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